Confusion de légumes : Canarticho, le coupable idéal ?

Je vous le dis sans ambages : j’ai grave déconné à propos de Canarticho. C’est d’autant plus désespérant que j’en suis conscient depuis des semaines, et que je n’ai rien fait pour réparer ma faute. Je remercie encore une fois l’inénarrable site viedemerde.fr, car non, je n’ai pas honte de dire haut et fort que je fréquente ce site pour me repaître de la stupidité humaine.

Voyons sans plus attendre la VDM #8211861 :

Aujourd’hui, j’ai finalement compris pourquoi à 26 ans, je confonds encore les poireaux et les artichauts. C’est simplement parce qu’il y a un Pokémon qui s’appelle Canarticho représentant un canard tenant un poireau. VDM

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C’est vrai. Canarticho est un Pokémon qui ressemble fortement à un canard tenant un poireau. Mais si on ne peut que rester ébahi devant la beauté de ce mot-valise, l’ébahissement le dispute quand même à la perplexité : où est passé l’artichaut ?

Vous avez peut-être appris, et d’une source tout à fait fiable, que Canarticho s’appelle en japonais Kamonegi. On vous a dit, sans doute, que kamo signifie « canard » et negi, « poireau ». Et que, par conséquent, il ne s’agit pas là de mot-valise, mais d’une simple juxtaposition de deux mots. Et c’est vrai. J’insiste.

Alors quoi ? Les créateurs de Pokémon auraient-ils eu, comme ça, sans raison, l’idée saugrenue d’associer un canard avec un poireau ? Que nenni ! Il y a bien une explication rationnelle.

Kamonegi, avant d’être le nom d’un Pokémon, est une expression japonaise. Plus précisément, c’est l’abréviation de l’expression suivante : Kamo ga negi wo shotte kuru. Expression que l’on peut traduire ainsi : « Un canard arrive en portant de la ciboule ».

La ciboule, ou Allium fistulosum pour les intimes, c’est ça :

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Ce légume est à ne pas confondre avec le poireau, Allium porrum. Mais comme la ciboule est quasi inconnue par chez nous, il est courant de parler de poireau pour le negi. Erreur fatale. Ils ne s’utilisent pas tout à fait de la même façon, la ciboule servant bien souvent (mais pas que) à assaisonner les plats, comme sa petite cousine la ciboulette.

Revenons à notre expression japonaise. Un canard arrive donc en portant de la ciboule.

J’invoque à présent les pouvoirs suprêmes de la gastronomie. C’est qu’il existe un plat japonais, le kamonabe, qui requiert principalement de la viande de canard et de la ciboule.

Kamonabe

Imaginez-vous un instant, devant votre marmite. Un canard survient, appétissant. Chouette, vous dites-vous, je vais me cuisiner un petit plat délicieux. Mais votre bonne fortune ne s’arrête pas là, car votre malheureux canard apporte lui-même la ciboule pour se faire cuisiner !

Quel con.

Dans la vie courante, on emploie cette expression pour caractériser une situation dans laquelle les circonstances favorables s’accumulent grâce à une chance incroyable.

Plus spécifiquement (et c’est là qu’on touche au cœur du problème de Canarticho, alors soyez attentifs), ce canard peut symboliser la personne qui, alors qu’on l’utilise déjà à son avantage, apporte encore avec elle, et gratuitement, de quoi nous satisfaire de plus belle.

Ainsi, notre bon Canarticho, toujours souriant, est-il peut-être un grand naïf. Un benêt. Un limité du citron.

Dans ce cas, pourquoi ne pas aller plus loin et conclure à une certaine stupidité de sa part ? Soyons fous, tiens. Cet idiot confond tout simplement les poireaux et les artichauts. Peut-être était-ce là le message que le traducteur a voulu faire passer. Ne pouvant trouver d’équivalent à l’expression Kamonegi, il aura alors choisi de ne faire passer dans le nom français que l’idée de naïveté, de simplicité d’esprit.

Au vu de cette VDM, c’est un échec.

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Rune Factory: Scandinavia

Qui ne connaît pas la licence Rune Factory (littéralement, « La fabrique de runes ») a raté un sacré monument du jeu vidéo. Imaginez un peu : vous devez à la fois cultiver votre carré de terre, poutrer des monstres dans les donjons pour gagner de l’expérience, forger des armes pour progresser dans lesdits donjons (rapidement, la binette ne suffit plus), tout en pensant à draguer régulièrement les donzelles du village.

Rune Factory: Frontier

 

Par contre, de fabrique de runes, point. Curieux. Mais ce n’est pas la première fois qu’on se fait entuber à propos des runes.

De quoi parlons-nous, au fait ? Faisons simple, pour commencer. Voici un alphabet runique, communément appelé futhark, en raison des six premiers caractères qui le composent :

Alphabet runique

Vous l’avez sans doute déjà vu, que ce soit dans la littérature (Le seigneur des anneaux, Harry Potter…), dans des boutiques ésotériques, et même, soyons fous, sur ce blog. Et si les choses n’ont pas trop changé, vous devriez également en trouver dans une boutique de la Cité médiévale, au Puy du Fou. Ô ma Vendée pas natale, vois comme je te fais de la belle pub.

Mais venons-en au fait. Aujourd’hui, je vais faire preuve de violence et tordre le cou à certaines idées reçues.

J’aurais préféré un pigeon, mais bon, hein.

 

Avant d’être des caractères illisibles, mystérieux et « magiques », les runes sont des caractères ayant servi à écrire des langues humaines. Des sites très sérieux continuent cependant de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. C’est le cas de aufeminin.com, un de ces sites pseudo-féministes qui contribuent largement à faire passer les humains femelles pour des cruches.

Runes au féminin

Cette page de présentation à ceci de bien qu’elle regroupe bon nombre de bêtises sur les runes. À ce titre, elle fait un formidable point de départ à notre petit topo.


« Les runes sont d’origine celtique »

C’est vrai que c’est attirant, la culture celte. Ah, les vertes contrées celtes, les motifs à entrelacs, les menhirs (pas du tout celtes, en fait), les mutations consonantiques… Dommage, les Celtes n’ont jamais été à l’origine des runes.

En réalité, les runes ont été utilisées par des populations de langues germaniques. Parmi celles-ci, le gotique, le danois, le suédois, mais aussi l’anglais… et le burgonde, oui oui !


« Les runes remontent à 2 000 ans avant Jésus-Christ »

Pour asseoir la légitimité d’une tradition, rien de tel que de la faire remonter le plus loin possible dans le temps. Hélas, on est surtout loin de la réalité. Vous me direz, on n’est pas à 2 000 ans près…

Les plus anciennes traces de runes gravées sur du bois ou du métal remontent en fait à la fin du 2e siècle de notre ère (pour situer, en plein dans l’époque gallo-romaine). Cela ne veut pas dire qu’elles n’existaient pas auparavant, bien sûr. Mais les chercheurs considèrent que les runes sont apparues au mieux aux alentours de l’an 0.


« L’alphabet runique compte 24 lettres »

Au départ. C’est le cas, en effet, du futhark de base. Mais comme vu plus haut, les runes ont été utilisées par des peuples bien différents. L’alphabet a donc évolué selon les langues. Ainsi, le vieil anglais s’écrivait avec 28 lettres, alors qu’en Scandinavie, l’alphabet était passé de 24 à 16 lettres ! Voici donc deux alphabets runiques utilisés au Danemark à quelques siècles d’intervalle :

Futhark 24-16

« Les runes, c’est maaagique ! »

Alors non. Vous vous en doutez un peu, la divination par les runes est à mettre dans le même sac que la cafédomancie (lecture de l’avenir dans le marc de café), la cristallomancie (lecture dans une boule de cristal) ou encore la chiromancie (lecture dans les lignes de la main). Les runes n’ont malheureusement aucune propriété magique connue. Par exemple, là, ce sont de vulgaires cailloux :

Pierres runes obsidienne

Le caractère prétendument magique des runes vient d’une vieille hypothèse selon laquelle les peuples germaniques étaient si primitifs qu’ils n’avaient pas besoin d’écrire, et que les runes n’étaient utilisées que pour des raisons religieuses et magiques. Mais pour la plupart des chercheurs actuels, l’alphabet runique avait exactement la même utilisation que l’alphabet latin : il servait à écrire les mots de la vie courante aussi bien que des écrits religieux, si l’occasion se présentait.

Toutefois, les runes ont vraisemblablement bien été utilisées dans des pratiques de divination. Mais notez bien qu’il n’est pas rare que des caractères utilisés dans la vie courante fassent l’objet de superstitions. Au Japon, des gens tout à fait sérieux se targuent de pouvoir vous aider à trouver les caractères chinois idéaux pour écrire le prénom de votre futur enfant, afin de lui garantir une vie heureuse.


« Les runes, ça vient de Scandinavie »

On ne connaît pas l’origine exacte des runes. Mais comme on l’a vu plus haut, les runes étaient utilisées pour écrire des langues germaniques. Aussi, au 6e siècle, on les trouvait au Danemark, en Suède et en Norvège, mais aussi en Angleterre, en Allemagne, et jusqu’en Pologne.

Il est exact que les inscriptions runiques sont particulièrement nombreuses en Scandinavie. En Angleterre, cet alphabet disparaît tout à fait au 9e siècle, supplanté par le latin. Sur le continent, le changement s’est opéré encore plus tôt. Mais en Scandinavie, où la culture romaine n’a pas pénétré, les runes ont continué à prospérer sous les Vikings (du 9e au 12e siècle), et les inscriptions les plus récentes datent du 14e siècle. La production a donc continué uniquement dans le nord de l’Europe.

C’est pour cela qu’on pense à tort que les runes sont d’origine scandinave !

Pour terminer, je vous laisse une photo de pierre runique authentique, ou presque (la couleur rouge a bien sûr été ajoutée pour améliorer la lisibilité). Il s’agit d’une pierre trouvée au Danemark et datant du 11e siècle.

     

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Imprononçable, le polonais ?

Je ne sais pas si, comme moi, vous passez de temps en temps sur ce célèbre site où les internautes étalent au grand jour leurs amusants déboires de la vie quotidienne. Je m’y rends régulièrement pour faire comme tout le monde : rire du malheur des autres, et éventuellement, dans un second temps, compatir. Une savoureuse anecdote linguistique a été postée récemment, créant un certain malaise chez les visiteurs du site.

Aujourd’hui, je travaille mes cours de polonais. Le chapitre sur la nature me fait soudain prendre conscience de l’importance d’éradiquer la pollution de ce monde. Simplement pour pouvoir éradiquer ce mot de la langue polonaise : « zanieczyszczenie ». VDM

À la lecture du dernier mot, un grand nombre d’internautes ont présenté des premiers signes de démence, quand d’autres ont poussé de grand cris avant de s’effondrer, victimes de combustion spontanée. Certains, enfin, ont ressenti un désir de destruction massive aussi soudain qu’irrépressible, et sont aussitôt sortis s’acheter l’intégralité des épisodes de Call of Duty.

Ce n’est pas une fatalité.

Aujourd’hui, dans ma grande mansuétude, je vous donne des clés pour survivre à l’orthographe du polonais.

Si le début du mot ne pose pas de problème, c’est à partir de la 7e lettre que l’on commence généralement à s’emmêler les saucisses et à ne plus savoir dans quel sens tourner sa langue. Bien évidemment, il y a une astuce : il suffit de connaître les digrammes du polonais.

Eh, partez pas ! Un digramme, c’est seulement un assemblage de deux caractères qui ne représente en fait qu’un seul son (ou phonème, pour les savants) ! Comme le « ch » en français, n’est-ce pas, ou comme les « th » de l’anglais. Vous pouvez toujours tenter de prononcer les lettres séparément, c’est peine perdue. C’est la même chose avec le digramme « cz » en polonais, qui se prononce en réalité peu ou prou comme « tch » en français (là, certes, vous pouvez décomposer le phonème en t + ch, mais vous ne pouvez pas décomposer la combinaison « cz »).

Fort de votre connaissance nouvellement acquise, vous pouvez désormais vous lancer allègrement au-delà de la 8e lettre du mot « zanieczyszczenie ».

Mais que vois-je ! Une invraisemblable suite de consonnes, « szcz » nous agresse à présent et nous empêche d’aller jusqu’au bout. Alors ça, c’est un peu fort !

Pas de panique ! Le digramme « sz » se prononce en réalité comme le « ch » français, ou pas loin. En réalité, il est rétroflexe, c’est-à-dire qu’il est prononcé avec la langue plus en arrière. Ensuite, vous retrouvez le « cz » qui vous est déjà familier, car vous apprenez vite, n’est-ce pas.

Pour prononcer le mot entier, un internaute suggère donc quelque chose comme : « zaniètchéchtchèniè ». Rien d’infaisable, en somme.

Je suis une légende !Souvenez-vous qu’aucune langue humaine n’est réellement imprononçable. Tous les membres de l’espèce humaine possèdent le même matériel phonatoire : langue, lèvres, palais, cordes vocales, etc. C’est peut-être une évidence, mais c’est seulement l’environnement linguistique dans lequel il grandit qui fait qu’un individu est capable d’articuler tel ou tel son.

Au fait, dernier conseil de survie : si vous tombez sur le digramme « rz » en polonais, ne vous suicidez pas tout de suite. Prononcez-le comme le « j » français, et ça passera tout seul.

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